Quelle belle journée ! Une douce neige soupoudrait la terre des Vidiens métissés, tel un manteau de sucre scintillant de par les rayons chaleureux de l’astre solaire. La brise donnait aux arbres une allure dansante. C’était comme si l’ensemble de la Forêt Blanche avait trouvé racine sur le domaine aux couleurs violines. Mais pour parfaire à ce tableau, il manquait le chant mélodieux des oiseaux. Il n’y en avait aucun.
La raison ? Un triste tableau, il y a cela une vingtaine d’années. Cette nature, sortie tout droit d’un monde féérique cachait un drame qui l’avait figé dans sa beauté. En effet, ce lieu où le silence était de rigueur était dans la périphérie du Champ du Requiem. Terrible évènement, survenant au début de la création du peuple officiel des Sang-Mêlés. L’endroit du génocide n’avait compté que très peu de survivants et avait détruit beaucoup de familles et d’esprits. Chaque année, une commémoration avait lieu. Pendant cet hommage, l’espoir et l’envie d’une paix était encore plus prononcées. Mais tant de vies perdues… à quel prix et pourquoi ?
Myalao n’en avait jamais trouvé une réponse convenable. Car même si ce village était plongé dans la solitude, à cette heure, la Dirigeante des Sang-Mêlés se trouvait dans les parages. Elle revenait d’une visite à plusieurs villages. Peut-être est-ce rapide une seule journée pour trois villages mais pour Myalao ce n’était pas surprenant. Elle ne s’attardait jamais longtemps. Et non pas par malpolitesse ou parce qu’elle était pressée, juste que c’était sa manière mystérieuse de faire. Chacun de ses compatriotes le savait et ne la jugeait nullement : c’était sa manière de faire après tout ! Elle était partie tôt le matin, avec un magnifique cheval de trait, afin de partir à la rencontre de son peuple. Étant revenue depuis moins d’une semaine de son périple annuel de chez les Hydros, elle s’était inquiétée du moral des siens. Pourtant, tous lui avaient répondit avec sourire qu’ils allaient bien. Rien que le fait de savoir leur Dirigeante de retour leur redonnait du baume au cœur. Et à celui de Myalao également. Tous ces sourires qui lui étaient destinés et qui croyaient en elle.
* Il ne faut pas que je les déçoive ! *
Cette pensée était son moteur, son objectif. Jamais elle ne devrait échouer…
La lumière du soleil s’en allait dans les roses-orangés. Et de vifs souvenirs revinrent dans l’esprit de la jeune femme concernant ce terrible moment. Des flammes, des cris, du sang. Âgée d’à peine huit ans à l’époque, il n’en reste pas moins que ce souvenir est intact en elle. Chaque seconde est présente. Elle ne fût pas directement victime de ce carnage. Elle-même n’habitait pas ce village et était déjà orpheline. Mais son destin avait fait que ses pas l’avait guidée jusqu’à ce village, jadis très coloré et vivant.
Des flammes immenses, des sourires et des rires carnassiers de Pyros en délire, des Sang-Mêlés vaillants essayant de sauver leurs enfants et leur femme. Tous morts, au mépris d’êtres révoltés, avec haine et violence. Myalao avait vu tout cela de très près. Venue pour acheter un peu de laine pour ensuite tricoter une cape pour la protéger de l’hiver approchant dans son chez soi, la nature : la guerre éclata la même nuit de son arrivée.
Agile et inaperçue, elle arriva aisément à s’esquiver pour ne pas se faire abattre par le clan des Flammes. Mais, même de son jeune âge, elle ne supporta pas regarder l’horreur sans rien faire. Avec bravoure, elle avait essayé de faire quelque chose pour venir en aide à tous ces malheureux. Profitant de sa petite taille et de son art de la débrouille, elle réussit à se faufiler dans nombres de foyers. Bien souvent elle voyait des corps étendus, baignés dans une marre rougeoyante. Elle failli reste cinq fois prisonnière du feu (gardant une cicatrice d’une brûlure impressionnante au bas du dos) mais même si elle fut traumatisée, elle ne fit pas tout cela en vain. Deux couples lui confièrent des bébés en bas âge et quatre enfants furent sauvés grâce à son intervention. Se fût les seuls survivants.
Aujourd’hui encore elle se remémore leurs larmes sur leur visages, voyant mourir sous leur yeux leur famille. Au jour d'aujourd'hui, elle est restée en contact avec ces orphelins et c’est à ce moment là qu’elle fût considérée comme leur grande sœur à tous : tous ceux dont la guerre leur avait volé leur famille, leurs amis, meurtri leur cœur.
Le cœur serré, Myalao descendit du bel étalon, lui donnant une tendre caresse et le laissant se reposer. Elle s’avança, la tristesse en elle, vers les ruines calcinées.
* Plus jamais cela ne doit se reproduire *
Et cette promesse, elle comptait bien la relever. Cela faisait dix ans qu’elle y mettait toute son énergie, sa vitalité, son savoir-faire, son espoir : toute son âme, toute sa vie.
Soudain, elle se figea. Un bruit, discret, presque inaudible. Quelqu’un se trouvait dans les parages. Il avançait. Myalao posa la paume de sa main sur le pommeau de son épée. Elle était aux l’aguets, méfiante et prête à brandir son épée. Le danger était proche. Myalao n’avait pas particulièrement peur mais n’appréciait pas savoir qu’un inconnu rodait.
Comment pouvait-elle en être si catégorique ? Car aucun Sang-Mêlés ne s’approchaient de ce lieu en dehors de la commémoration car ce village était pour eux maudit. De plus, les orphelins qui venaient pour se rappeler leur vie antérieure n’y allait jamais seul ni à une heure si avancée. De toute façon, les pas qui glissaient sur la neige appartenait qu’à une seule individu (des pas si légers = œuvre féminine). Les frontières qui délimitaient le territoire des Sang-Mêlés avec celui des Pyros n’étaient pas éloignées. Mais un Pyros n’avait pas particulièrement quelque chose à faire ici: il n'avait même absolument rien à y faire ! Et même, si c’était plus improbable que cela en soit un, pour un Hydros non plus.
La Dirigeante des Sang-Mêlés ne bougea pas, attendant que la présence se dévoile au grand jour car Myalao savait que la femme en question ne l’avait pas remarqué ( elle l’aurait su : Myalao sait immédiatement quand elle est observée, même lorsqu’il s’agit d’espions redoutables). Scrutant de son regard perçant dans la direction des bruits de pas, l’inconnu allait bientôt se montrer.
Myalao était prête à l’accueillir… armée et hostile : personne n’était censé déranger ou déshonorer cet espace qui tenait au cœur de tout son peuple.